Dysproprioception/Dysfonction Proprioceptive/Dysperception Proprioceptive

 

La proprioception est le sens qui nous permet de situer notre corps dans l’espace et de contrôler nos membres sans les regarder directement. Elle nous permet aussi de localiser les informations visuelles et auditives (à l’origine pour repérer rapidement un danger et assurer notre survie), elle joue donc un rôle essentiel dans la manière dont notre cerveau les traite et les utilise. Pourtant, elle reste trop souvent négligée par nombre de professions de santé qui laissent de côté les patients dysproprioceptifs, ignorant leurs souffrances, leurs difficultés, et qui les considèrent souvent comme des malades psychologiques. Mais, comment une Dysfonction Proprioceptive se manifeste t’elle ?

child-830988_1920Comme nous l’avons vu dans un article précédent, la proprioception est partout, notre vie en dépend de manière cruciale et comme tous les systèmes physiologiques, elle peut dysfonctionner. Quand ce sens donne des informations erronées, apparaît un ensemble de signes cliniques qui aboutit à un tableau de Syndrome de Dysfonction Proprioceptive ou Syndrome de Dysperception Proprioceptive (SDP). L’origine du SDP n’est pas encore établie, en dehors du cas du Syndrome d’Ehlers Danlos ; cette maladie touche le tissu conjonctif,  dont les muscles sont très riches, et se caractérise par une dysproprioception sévère.

Un praticien ne peut envisager un SDP que s’il trouve des atteintes, à des degrés divers selon les patients, dans les trois domaines où intervient la proprioception : la régulation du tonus postural, la localisation spatiale sensorielle et la perception multisensorielle.

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Le diagnostic ne peut être évoqué, notamment chez le sujet douloureux et vertigineux, qu’après avoir éliminé toute pathologie organique. Les symptômes sont très variables d’un patient à un autre et peuvent même évoluer au fil du temps chez un même patient. Selon les symptômes cliniques qui vont dominer, on parle respectivement de forme posturale douloureuse, de forme pseudo-vertigineuse et de forme cognitive (dans laquelle on retrouve les troubles des apprentissages).

Les informations proprioceptives de l’œil sont emmenées au cerveau par le nerf trijumeau qui véhicule aussi les informations provenant de la langue et des muqueuses de la bouche. Ainsi, lorsque la proprioception oculaire est anormale, le patient peut présenter, en plus des signes précédemment cités, des signes particuliers au niveau de la bouche. Quand ils sont au premier plan du tableau clinique, on parle alors de forme stomatognatique, de Syndrome de Dysperception Orale (SDO).

La symptomatologie du SDP s’organise donc autour de signes cliniques en relation avec les différents domaines dans lesquelles la proprioception est impliquée :

Symptômes en relation avec l’hypertonie musculaire et
l’asymétrie posturale :

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Quand la proprioception dysfonctionne, le cerveau considère que l’asymétrie posturale est la position neutre. La construction du schéma corporel est biaisée, le sujet se tient de travers alors que sa proprioception lui fait croire qu’il est droit. Le tonus musculaire est asymétrique et progressivement la posture  se  dégrade, ceci engendre des tensions musculaires douloureuses et une attitude scoliotique. Ce sont d’ailleurs ces anomalies de la posture qui ont amené le Dr Henrique Martins de Cunhà, médecin portugais, à décrire le « Syndrome de Déficience Posturale » dans les années 80.

Cette anomalie du tonus postural se traduit par de nombreux symptômes très divers, comme des douleurs migratrices ou une fatigue chronique,  une difficulté à rester sans bouger*, une énurésie, un essoufflement sans rapport avec l’effort fourni (le diaphragme ne fonctionnant pas normalement), des extrémités froides et moites (les muscles intervenant dans la régulation thermique), des difficultés visuelles (insuffisance de convergence), etc.

Symptômes liés à la discordance entre informations proprioceptives et spatiales:

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Quand il reçoit des informations proprioceptives fausses, notre cerveau est mal renseigné sur la localisation des différentes parties de notre corps l’une par rapport à l’autre et sur la position de celui-ci dans son environnement. En temps normal, chacun de nos gestes est appris et ajusté grâce à une coordination musculaire et visuelle, cet apprentissage se construit dès la naissance sous l’effet de la répétition de gestes quotidiens et de l’entraînement. Du fait des informations erronées qu’elle transmet, la dysfonction proprioceptive va perturber l’apprentissage moteur de l’enfant et rendre difficile l’automatisation des gestes volontaires, leur mémorisation réflexe est impossible. La programmation des schémas internes du mouvement ne se fait pas ou alors partiellement, le sujet coordonne difficilement ses gestes qui sont maladroits comme s’ils étaient réalisés pour la première fois. Ce phénomène est à l’origine de troubles praxiques généraux, mais aussi oculaires et oraux pouvant aboutir à différents tableaux de dyspraxies .

Notamment, le cerveau peut recevoir des informations erronées sur la position des globes oculaires dans leur orbite (information donnée par les capteurs proprioceptifs des muscles oculomoteurs) et ne pas situer correctement la source des stimuli visuels dans l’environnement. Ce qui sera à l’origine d’une grande difficulté à organiser correctement et précisément le mouvement des yeux pour les orienter vers leur cible :

« Comment pourrions-nous localiser une cible visuelle dans l’espace sans que le système nerveux soit précisément informé du lieu où se trouve le corps et notamment l’œil ? […] La rétine est portée par un ensemble de segments corporels mobiles et emboîtés que sont successivement l’œil, la tête, le tronc et les jambes : les signaux proprioceptifs issus de toute la chaîne des muscles mobilisant ces segments, « disent » à tout instant au cerveau quelle est l’attitude ou quels sont les mouvements du corps et lui permettent le calcul de la position absolue de la rétine dans l’espace.  » Pr. JP Roll (CNRS)

Cette difficulté à connaître la position précise de la rétine dans l’espace peut être à l’origine de troubles de la coordination des muscles oculomoteurs. Ceux-ci coordonnent des mouvements d’une grande précision et sont très sollicités au quotidien pour permettre une bonne vision (plusieurs milliers de mouvements par jour). Chez l’écolier, les troubles visio-spatiaux vont directement impacter l’apprentissage de la lecture, car les saccades oculaires n’amènent pas le regard là où il doit se poser sur les mots pour en assurer un décodage rapide, et l’enfant saute des mots ou se perd dans les lignes (cf. Dyslexie Visuo-attentionnelle). Par ailleurs, cette difficulté à organiser correctement le « geste » des yeux peut aussi avoir des répercussions sur l’apprentissage des mathématiques : quand l’enfant dénombre avec ses yeux, la quantité varie car ceux-ci ne se posent jamais de la même manière sur les objets d’une collection.  Il n’arrive pas à comprendre que le nombre est une quantité fixe, stable puisque pour lui elle varie. Il a aussi du mal à se repérer dans un quadrillage, à poser une opération et encore plus en géométrie qui nécessite aussi l’utilisation d’outils comme une règle ou un compas. (cf. Dyspraxie Visio-Spatiale)

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Par ailleurs, la mauvaise localisation proprioceptive de la main et des doigts (et notamment du pouce), le mauvais contrôle de la motricité fine et la mauvaise localisation visuelle du tracé aboutissent à une dysgraphie.

Enfin, les conflits entre les informations visuelles qui situent mal les objets de l’environnement, les informations vestibulaires et les informations proprioceptives des muscles de la nuque, peuvent aussi être à l’origine d’autres symptômes comme des pseudo-vertiges, le mal des transports, une sensation d’inconfort dans la foule, etc.

Symptômes en relation avec les troubles perceptifs : 

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Notre cerveau est « bombardé » d’informations sensorielles en permanence : ouïe, vue, toucher, odorat, proprioception, douleur, chaleur, etc. Il ne peut toutes les traiter et seules arrivent à notre conscience celles qui sont utiles à ses objectifs. Il génère des prédictions sur le monde extérieur et sélectionne les informations sensorielles qu’il va utiliser :

« La perception est décision puisque percevoir c’est à tout moment choisir dans les sens ce que l’on veut voir. On ne peut percevoir que ce qu’on veut voir. » – Pr Alain Berthoz (Collège de France/CNRS)

« Notre cerveau construit notre perception comme le client d’un restaurant compose son assiette dans un buffet : il ne retient qu’une partie infime de ce qui est face à lui, ce qui nous intéresse, ce que nous cherchons, ce qui fait sens pour nous. » – Professeur Lionel Naccache (Neurologue et chef de service de neurophysiologie à la Pitié-Salpêtrière)

La réalité de ce que nous percevons est sans cesse reconstruite par notre cerveau et nous pouvons très bien ne pas « voir » des éléments flagrants qui sont pourtant sous nos yeux. :

« En sciences cognitives, on appelle « attention » l’ensemble des mécanismes par lesquels notre cerveau sélectionne une information, l’amplifie, la canalise et l’approfondit. Ce sont des mécanismes anciens dans l’évolution : le chien qui oriente ses oreilles, la souris qui se fige à l’écoute d’un craquement déploient des circuits attentionnels très proches des nôtres […] Faire attention, c’est donc sélectionner – et, en conséquence, prendre le risque d’être aveugle à ce que nous choisissons de ne pas voir. » – Pr. Stanislas Dehaene (Collège de France)

Les systèmes attentionnels au niveau cérébral fonctionnent très largement par automatismes, ce qui est fondamental pour subvenir à nos besoins essentiels et nous permettre de nous dégager l’esprit pour nous consacrer à des activités cognitives de niveaux plus élevés. Néanmoins, le danger pour le cerveau est de passer à côté d’informations essentielles.

En cas de dysproprioception, le cerveau situe mal les sources de ses stimuli sensoriels dans l’espace et va éliminer des informations qui lui sont pourtant utiles. Des suppressions temporaires et aléatoires d’informations visuelles apparaissent alors dans certaines positions du regard, mais aussi dans le bruit. Ces nombreuses petites pertes visuelles sont absolument inconscientes, le sujet ne sait pas qu’il ne voit pas correctement, ne se rend pas compte qu’il a des « petites zones aveugles » aléatoirement placées.

Chez l’ enfant qui apprend à lire, ce phénomène va être très invalidant, car l’association de graphèmes (vision) et de phonèmes (audition) est une des bases de l’apprentissage  de la lecture. Sa mémoire lexicale est peu riche, il ne peut pas « deviner » le mot en n’en voyant qu’une partie comme saurait le faire un adulte. Les conflits audito-visuels seraient donc à l’origine de troubles développementaux de l’attention visuelle et de la conscience phonologique, cette dernière ne pouvant se développer et surtout s’automatiser, l’ensemble aboutissant à un tableau de dyslexie.

Les incohérences entre les informations proprioceptives, visuelles et auditives vont obliger le patient à se concentrer en permanence pour essayer d’améliorer ses perceptions et reconstituer ce qu’il entend et voit. Il ne peut évidemment pas fournir cet effort en permanence, ce qui provoque une difficulté à se concentrer dans la durée.  Chez l’adulte, ces signes donnent le sentiment au patient de ne plus rien comprendre dès qu’il y a beaucoup d’informations à capter (ce qui peut être à l’origine d’un isolement social), de devoir lire un texte plusieurs fois avant de la comprendre, de ne plus pouvoir progresser dans la connaissance et dans de nouvelles activités.

Symptômes en relation avec une dysperception orale :

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La proprioception oculaire est portée par le nerf trijumeau qui véhicule aussi les informations provenant de la langue et des muqueuses de la bouche. Ainsi, lorsque la proprioception oculaire est anormale, le patient peut avoir des signes particuliers au niveau de la bouche : position anormale de la langue, malpositions dentaires (le plus souvent les incisives supérieures en avant) avec mâchoire trop étroite, déglutition infantile, respiration buccale, ronflements, bruxisme,… S’y ajoute la présence d’apnées du sommeil liées en grande partie à un trouble du tonus de la langue et des muscles du pharynx. Le patient a des nuits agitées, il est alors constamment fatigué et présente des troubles attentionnels et des perturbations de la mémoire, surtout si les apnées surviennent pendant le sommeil paradoxal. Ces difficultés attentionnelles peuvent aboutir sur un diagnostic de trouble de Déficit de l’Attention (TDA) avec parfois Hyperactivité (TDAH).

Il est aussi possible que la dysperception orale puisse jouer un rôle dans la mauvaise qualité du langage ( cf. théories motrices du langage ).

Conclusion

Contrairement aux cinq autres sens connus depuis Aristote, c’est seulement à la fin du XIXème siècle que Charles Sherrington (Prix Nobel de médecine en 1932) aborde le concept de Proprioception.  Aujourd’hui, nombreux sont les professionnels de santé qui continuent globalement d’ignorer ce sens particulier, ou sous estiment volontiers son importance. La variabilité des symptômes d’un patient à un autre, et parfois chez le même patient au fil du temps, l’absence d’anomalies à l’imagerie et aux examens biologiques, déroutent les praticiens qui finissent par douter de la réalité de leurs signes cliniques et les orientent vers une cause psychologique. Les patients souffrant d’un SDP ont souvent un parcours médical long et chaotique, avant que leur diagnostic ne soit envisagé. Le manque d’information du monde médical en est la cause. 

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Nda*: Du fait de l’instabilité posturale et de l’hypertonie musculaire asymétrique , le cerveau choisit un équilibre dynamique : en bougeant, le sujet est plus stable qu’en restant immobile. En effet, le cerveau doit savoir où est le corps en permanence et s’il ne peut pas localiser les différentes parties du corps quand le sujet est au repos, alors celui-ci devra activement déplacer ses muscles pour que l’esprit se “sente connecté” avec le corps. Malheureusement, un enfant qui remue en permanence sera fréquemment considéré par son entourage et ses enseignants comme « hyperactif ».

Nda : Les difficultés consécutives à une Dysfonction Proprioceptive peuvent s’organiser de manière à aboutir au tableau de différents Troubles des Apprentissages, chez l’enfant (ce qui est très cohérent avec la « Constellation des dys » de Michel Habib). Dans leur livre « Œil et bouche », les Drs Quercia et Marino récapitulent les relations entre Dysfonction Proprioceptive et Troubles des apprentissages, dans l’organigramme suivant :

relation troubles des apprentissages et dysfonction proprioceptive

Sources de l’article :

Livre : « Oeil et bouche » (Drs P. Quercia et A. Marino)

SED et Proprioception, conférence du Pr R. Jaussaud

Etude des liens entre système visuel et proprioceptif (Thèse de Doctorat, Neurosciences, P. Touzalin-Chretien)

Vécu de la dyslexie suite à l’apport d’une prise en charge proprioceptive : Une étude qualitative auprès d’enfants dyslexiques (Thèse pour le doctorat en médecine, Sylvain Lamotte)

La proprioception, un sens premier ? (Pr JP. Roll, CNRS)

Physiologie de la kinesthèse. La proprioception musculaire : sixième sens, ou sens premier ? Intellectica  Année 2003  36-37  pp. 49-66 (Pr JP. Roll, CNRS)

Proprioception et dysproprioception (Dr R. Salvat)

La dyspraxie et la vision  (Françoise Lespérance, ergothérapeute)

Le colliculus supérieur Centre sous-cortical de la sélection visuelle, Alexandre Zénon, Rich Krauzlis, médecine/sciences 2014 ; 30 : 637-43

Cerveau : les quatre piliers de l’apprentissage (Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France)

Le cerveau et le mouvement : le sixième sens, Alain Berthoz (Collège de France/CNRS)

Entretien avec Alain Berthoz (Collège de France/CNRS)

 Livre : « Parlez-vous cerveau ? » Lionel Naccache (Neurologue et chef de service de neurophysiologie à la Pitié-Salpêtrière)

Vidéo : Dr Patrick Quercia (INSERM) -Interférences auditivo-visuelles et neuro-plasticité de l’enfant dyslexique

Troubles spécifiques des apprentissages et syndrome de déficience proprioceptive ; fréquence, corrélation et valeur de dépistage ? /Poster SOFTAL (Dr Virlet, 7 avril 2014)